Joe Allard saxophone — méthode fondée sur le souffle libre, l’embouchure détendue, les harmoniques et l’imagination sonore. Enseigné par Brecker, Liebman et Konitz. Cours chez Improjazz Paris.
Joe Allard : les 5 principes fondateurs
Souffle libre, embouchure détendue, harmoniques, intention sonore — ce que Brecker, Liebman et Konitz ont appris, et ce que ça change pour vous.
La méthode Joe Allard saxophone est probablement la plus influente de l’histoire du jazz — et la moins connue du grand public. Pourtant, si Michael Brecker avait ce son, si David Liebman a cette liberté de phrase, si Lee Konitz atteignait cette légèreté apparente, c’est en grande partie parce qu’ils ont tous étudié avec le même homme.
Joe Allard (1910–1991) n’a jamais publié de méthode. Pas de livre, pas de système codifié. Juste une conviction profonde : le son naît quand le corps cesse d’interférer. Et une façon d’enseigner qui ressemblait moins à un cours de saxophone qu’à une leçon sur soi-même.
Qui était Joe Allard ? La méthode saxophone qui a tout changé
| EN BREF
Un musicien d’orchestre exceptionnel devenu l’enseignant le plus influent du saxophone jazz américain. Juilliard, Manhattan School, New England Conservatory. Une liste d’élèves qui ressemble à un Who’s Who du jazz. |
Joe Allard naît le 31 décembre 1910 à Lowell, Massachusetts. Il commence la clarinette à 11 ans, arrive à New York en 1927 pour étudier à Juilliard. Il forge d’abord une carrière de musicien professionnel — NBC Symphony Orchestra, CBS Symphony, Radio City Music Hall Orchestra.
Puis vient l’enseignement. Il enseigne à Juilliard de 1956 à 1984, à la Manhattan School of Music et au New England Conservatory à partir de 1970. Il reçoit ses élèves privés dans son studio de Carnegie Recital Hall — souvent jusqu’à 9 heures du soir. Il s’éteint le 3 mai 1991.
La liste de ses élèves : Michael Brecker, Eddie Daniels, Eric Dolphy, Dave Liebman, Stan Getz, Bob Berg, Lee Konitz, Steve Grossman, Pete Yellin. Chacun reconnaissable entre mille. Chacun avec un son qui lui appartient. Ce n’est pas un hasard.
| « L’art doit avoir de la variété. À moins qu’un son ait de la variété de couleur et de volume, à moins qu’un vibrato ait de la variété dans son pulsation, vous n’avez pas d’art. — Joe Allard » |
Ce qu’Allard enseignait vraiment — et pourquoi c’est si difficile à résumer
Voici ce que l’un de ses anciens élèves a écrit — c’est probablement la description la plus juste : « En dehors de quelques principes fondamentaux sur le souffle, l’embouchure et la série des harmoniques, il enseignait des choses différentes à des élèves différents. En trois ans de cours, pas une seule fois je ne l’ai entendu dire : c’est ce que vous devez faire. »
C’est exactement l’inverse d’une méthode. Et c’est précisément pour ça que ça marche.
Allard partait du principe que chaque corps est différent, que chaque embouchure est unique, que chaque son porte l’histoire de celui qui joue. Son rôle n’était pas d’imposer une forme — c’était de supprimer les obstacles. Voir ce qui bloque. Enlever la tension. Libérer le son.
| Le résumé de toute la méthode Allard tient en une phrase : garder tout aussi naturel que possible, en veillant à ne pas interférer avec la position de la tête, la position de la langue, la respiration ou l’embouchure. |
Les 5 principes fondateurs de la méthode Joe Allard saxophone
Principe 1 — Le souffle : ne pas contrôler, laisser circuler
C’est le premier principe, et le plus contre-intuitif. Allard citait souvent le livre The Science of Voice de Douglas Stanley : « Toute tentative de contrôler consciemment le débit d’émission du souffle est fatale. L’élève doit apprendre à inspirer correctement — puis oublier complètement la respiration. »
Dans la pratique, il décrivait la respiration en trois temps : les côtes s’élargissent d’abord, puis la cavité thoracique, puis les muscles abdominaux inférieurs. Il avait conçu des exercices proches des pratiques yoga pour développer cette conscience.
Son exercice le plus connu : marcher. Inspirer par le nez pendant 5 pas, retenir 5 pas, expirer par la bouche 5 pas. Monter progressivement jusqu’à 20 pas. Ça installe une relation naturelle au souffle — avant même de toucher l’instrument. Et ça change tout.
Principe 2 — L’embouchure : détendue, pas contrôlée
Allard s’est opposé fermement à l’embouchure en « roue » de Larry Teal — une pression égale tout autour de l’anche. Il l’a réfutée concrètement : il prenait un élastique, le posait autour d’une anche, montrait que les bords raccourcissaient. « Je ne vois pas comment ça peut permettre une vibration libre », disait-il.
Il préconisait l’inverse : exercer la pression au centre de l’anche — la partie la plus épaisse — et laisser les bords vibrer librement. C’est là que naît la richesse harmonique du son.
Pour la lèvre inférieure, sa consigne était déconcertante : « Aucun pincement sur le bec, parce qu’il n’y a pas de bec sur lequel pincer. Votre lèvre inférieure est complètement détendue, comme si vous dormiez. » La lèvre recouvrait la circonférence des dents inférieures. Le muscle zygomatique légèrement tendu depuis les coins vers les pommettes. Une tension fonctionnelle, jamais une crispation.
| « Quand l’effort disparaît dans le résultat, on peut parler d’art. — Joe Allard » |
Principe 3 — La cavité buccale : le « forward coning »
Allard appelait ça le « forward coning » : la position haute et avancée de la langue dans la cavité buccale.
Pour l’expliquer, il utilisait un exercice simple : essayer d’éteindre une bougie en prononçant « ee » puis « ah ». La syllabe « ee » produit une vitesse d’air nettement supérieure et éteint facilement la bougie. « ah » ne suffit pas. La différence : la position de la langue. Haute et avancée pour « ee », basse et reculée pour « ah ».
Appliqué au saxophone, cette position haute augmente la vitesse de l’air dans la cavité buccale, ce qui favorise une émission centrée et projetée — notamment dans le registre aigu et l’altissimo. C’est aussi ce qui permet le contrôle fin des couleurs sonores sans modifier l’embouchure.
Principe 4 — Les harmoniques : l’oreille comme instrument de contrôle
Les exercices d’harmoniques sont au cœur de ce qu’Allard transmettait. Ils ont été documentés par son élève David Demsey (William Paterson University), qui a étudié avec lui de 1977 à 1980.
Le principe : partir d’un Si bémol grave et faire apparaître ses harmoniques naturels (octave, quinte, double octave, tierce) en modifiant uniquement la position interne de la gorge et de la langue. Sans changer de doigté. Sans toucher à l’embouchure.
Ce n’est pas un exercice de virtuosité. C’est un exercice d’écoute et de conscience corporelle. L’objectif : contrôler la couleur du son comme on contrôle sa voix — en ajoutant ou atténuant certains partiels à volonté. Allard était très clair : si vous utilisez la langue ou l’embouchure pour produire ces changements, vous passez à côté.
Principe 5 — L’imagination sonore : entendre avant de jouer
Le cinquième principe est le plus difficile à enseigner — et le plus décisif. Allard travaillait ce qu’il appelait la tonal imagination : la capacité à entendre précisément le son que l’on veut produire avant de le produire.
Son élève Jack Snavely témoigne : « Après toutes mes années d’expérience, la première leçon avec Joe changea complètement mes conceptions du jeu. Il me fit utiliser des anches plus souples, et libérer toute la production du son — en laissant l’anche faire davantage le travail. »
Ce que ça signifie concrètement : un son riche en harmoniques, libre de toute tension, capable d’une grande variété de couleurs à n’importe quelle dynamique. Un son qui n’est pas le résultat d’un effort — mais la conséquence d’une disponibilité. Entendre d’abord. Jouer ensuite.
Ce que ça change dans la pratique quotidienne
Ces cinq principes ne sont pas des concepts abstraits. Ils s’appliquent dès le premier cours, dès la première note.
Chez Improjazz, je commence toujours par le souffle avant le saxophone. Je demande à l’élève de souffler dans le bec seul — pas pour produire une note juste, mais pour sentir la liberté du souffle, la détente de la mâchoire, l’espace dans la gorge.
Ensuite on travaille un seul son long. On écoute si les harmoniques sont présents, si le son est centré. On cherche la position de langue qui projette le mieux. Pas avec une gamme — avec une seule note, tenue, écoutée, habitée.
C’est exactement ce qu’Allard faisait. Et c’est pour ça que le son de ses élèves était reconnaissable. Pas parce qu’ils avaient copié une technique — parce qu’ils avaient trouvé leur propre voix à travers elle.
| Ce qu’Allard conseillait concrètement : — Des anches plus souples pour libérer la production du son — Des becs à petite ou moyenne ouverture avec une longue table, pour favoriser la résonance — Travailler les harmoniques tous les jours, avant toute gamme — Chanter les phrases avant de les jouer — Ne jamais forcer le son — mais créer les conditions pour qu’il naisse |
Questions fréquentes sur la méthode Joe Allard saxophone
La méthode Joe Allard est-elle réservée aux saxophonistes avancés ?
Non. Allard travaillait avec des étudiants à tous les niveaux. Ses principes — souffle libre, embouchure détendue, harmoniques — sont d’autant plus efficaces introduits tôt, avant que de mauvaises habitudes ne s’installent.
Quelle différence entre la méthode Allard et la méthode Teal ?
Teal préconisait une pression équilibrée tout autour de l’anche. Allard concentrait la pression au centre pour libérer les bords. Plus largement : Teal est codifié et systématique, Allard organique et individuel. Teal forme des techniciens. Allard formait des sons — reconnaissables, personnels, irremplaçables.
Comment commencer les exercices d’harmoniques d’Allard ?
Partir d’un Si bémol grave avec le doigté normal. Laisser apparaître l’octave supérieure uniquement en modifiant la gorge et la langue — sans toucher à l’embouchure, sans changer de doigté. Ces exercices sont détaillés dans le livre de Dave Liebman Developing a Personal Saxophone Sound.
Joe Allard a-t-il laissé des écrits ou des enregistrements ?
Allard n’a publié aucun livre ni méthode. La principale source écrite est la thèse de Debra Jean McKim (Université du Colorado, 2000) : Joseph Allard: His Contributions to Saxophone Pedagogy and Performance. La vidéo The Master Speaks (Jay Weinstein) le montre à l’enseignement. Le site joeallard.org centralise les témoignages de ses anciens élèves.
Ce qu’Allard nous laisse, au fond
Ce qui me touche le plus dans la pédagogie d’Allard, c’est sa modestie radicale. Il ne cherchait pas à transmettre une méthode. Il cherchait à enlever ce qui empêchait le son de naître. Et il traitait chaque élève comme un mystère à explorer, pas comme un problème à résoudre.
Michael Brecker avait son son. Lee Konitz avait le sien. David Liebman aussi. Aucun ne ressemble à l’autre. Et pourtant, tous ont étudié avec le même homme. C’est ça, le paradoxe Allard — et sa grandeur.
Chez Improjazz, c’est cette philosophie qu’on essaie de transmettre. On n’enseigne pas un son. On crée les conditions pour que le vôtre puisse naître.
Le son juste n’est pas celui que vous produisez.
C’est celui que vous cessez d’empêcher.